LE GEANT D'ARGILE




LE GEANT D'ARGILE

Planant sur les falaises d'Ilbarritz, au Pays Basque, un pur esprit de la mer se posait des questions. La journée était radieuse.
En effet, il voyait des humains s'allonger sur le sable, fermer les yeux et, de temps en temps s'étirer avec volupté et changer de position. De toute évidence ils y prenaient plaisir.
D'autres, jouaient allègrement dans l'eau avec les vagues. Avec quel enthousiasme !
Des couples, en aparté, non moins enthousiastes, se caressaient longuement en s'embrassant avec délices (c'était longtemps avant l'avènement du catholicisme).
L'esprit se demandait :
-    « Qu'ont-ils de plus que moi, bon sang, pour prendre ainsi du plaisir? ! »
-         « Mais oui, ils ont un corps ! Qui, de toute évidence leur donne des satisfactions ! »
-         « Il me faut un corps ! » Décida-t-il.
Mais comme il n'avait pas de consistance matérielle, il lui fallait de l'aide.
Survolant un groupe d'humains il y prit possession et leur ordonna de façonner un grand corps, anthropomorphe, avec l'argile de la falaise. Lorsque ce fut fait, il les éloigna et les libéra de son emprise.
Revenu auprès du corps, gisant sur le sable, au pied de la falaise, il l'anima.
Gigantesque et gris, le corps se mit debout, avec des mouvements saccadés et maladroits. Il commença à marcher, vers le soleil couchant surplombant le Jaïzquibel.
Il marcha, et même par moments, il s'essaya à la course. Mais faute d'expérience, au bout de quelques chutes, indolores, il s'abstint de courir.
La nuit durant, il marcha de-ci de-là, s'arrêtant de temps en temps pour s'asseoir précautionneusement. Mais son « corps », n'ayant pas d'odorat, ni le sens du tact, il ne pouvait pas percevoir la richesse des sensations que la balade nocturne nous procure à nous les humains, la caresse de l'air frais ou sa tiédeur, l'odeur de la terre et des fleurs, de la mer.
Il en fut de même, le matin, lorsque revenu à Ilbarritz (endroit qu'il affectionnait particulièrement) il essaya la baignade, même désenchantement ! N'ayant pas de peau, il ne pouvait éprouver ces sensations qui font notre enchantement, lorsque « la mer est bonne ». Lorsque l'on nous caresse.
Déçu, il passa à la «séance de bronzage». Déception totale, faute de derme, pas de plaisir !
Le pur esprit comprit qu'il lui manquait quelque chose qui rendrait vains tous ses efforts pour ressentir du plaisir charnel, comme les humains. Et il ne sut jamais que ce quelque chose qui nous fait vibrer, cela porte un nom : sensualité.
Déçu et contrarié, il abandonna le grand corps d'argile, étendu sur la plage.
Il y a des siècles de cela, et la mer arrivait plus bas dans le rivage. Aussi, lorsque la mer monta, peu à peu elle finit par atteindre le grand corps et, jour après jour elle le désagrège. Comme le temps nous corrode.
Aujourd'hui, il ne reste que la tête, érodée, l'air torturé et résigné.
J'en ai pris des photos, pour vous.

                                                            Manuel MARTINEZ    16 février 2011

 

                                                           
 

1 commentaire:

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