Dans la limite sud
de Biarritz, au Pays Basque français, on trouve la plage de La Milady,
limitrophe avec la plage d'Ilbarritz, dans la commune de Bidart. Une promenade
longe les deux plages, fonctionnellement
aménagée, surélevée par rapport à La Milady, au niveau de la plage pour
Ilbarritz. De fait, une légère déclivité, amorcée en face de la jetée qui
sépare les deux plages, fait que le passage d'un niveau à l'autre s'effectue
sans fatigue particulière pour le promeneur.
C'est un beau panorama qui s'offre à la vue, depuis ce tronçon, dans la
partie Milady. En premier plan, la plage de sable. En deuxième plan, vieux de
quelque trois cents cinquante millions d'années, deux grands rochers sont mis
en valeur par les assauts des vagues, qui éclatent derrière eux en un nuage de
mousse qui les coiffe, l'instant d'une prise de vue. Tout cela à marée haute.
La marée basse laisse à découvert un champ de plus petits rochers,
entre les deux colosses et la plage. À la vue de ce champ rocailleux,
l'imagination peut se déchaîner, tant leurs formes sont fantasques. Sur la
gauche de ce champ, pointent les dessus d'autres rochers de taille moyenne,
dont la présence met en valeur la vigueur des vagues qui les submergent. Tout
cela forme un ensemble vivant et chaotique.
Au loin, sur la gauche, après les plages de Bidart et les falaises de
Ciboure et Urrugne, la côte espagnole étire ses montagnes, ses collines et ses
escarpements qui vont s'amenuisant vers l'horizon. Une longue et large frange
d'horizon marin les sépare, à la vue, du Rocher de la Vierge. Éperon rocheux
sur le flanc de l'océan, surmonté de la statue qui lui vaut son nom, assujetti
à la côte par un long pont métallique, massif et sans fioritures.
Plus à droite encore, en élévation, vous apercevez les hauteurs de la
ville, avec son mélange architectural : Quelques bâtiments du 19ème
siècle, quelques horreurs rectangulaires bétonnées et contemporaines, plus ou
moins colorées.
Toujours plus près de vous, vous apercevez les hauteurs de la Côte des
Basques. Puis, le regard se heurte à une énième résidence d'été, façon cage à lapins
des années 1960, haute de sept étages, longue de plus de deux cents mètres. Offensant
le paysage, dépossédant les promeneurs de leur droit de passage sur le bord de
mer, elle surplombe les plages de Marbella et La Milady. Un portillon sur la
barrière qui l'entoure, permet à ses occasionnels occupants de descendre directement
sur la plage de la Milady.
Tout cela vous ne pourrez le voir que rarement, lorsque le soleil
brille sans retenue et que le ciel veut devenir d'azur. Ce qui est très rare,
ici.
Fréquemment, le ciel paraît peint d'un gris plomb qui semble immuable,
la journée durant, rien ne bouge dans toute l'étendue visible de ce plafond
morose. Le crépuscule seul redonne vie à cette masse amorphe, le soleil brille
quelques minutes, bas sur l'horizon, comme l'œil brûlant d'un géant curieux qui
aurait soulevé quelque peu le couvercle d'une marmite démesurée, pour jeter un
regard à l'intérieur.
à ce
moment, la masse compacte se déchire en de gigantesques nuages aux formes
changeantes et fantaisistes, ils se teintent de feu, d'or liquide ou en un
flamboyant mélange des deux, avec des touches de mauve sombre. Par-ci, par-là,
apparaissent quelques zones de ciel sans nuages, d'un bleu pâle de frayeur. Le
soleil se couche, la lumière décroît lentement, le gris reprend ses droits, la
nuit finit par l'effacer.
Le plus souvent, hélas, l'air est saturé d'humidité, bloquée sur place
par le mur des Pyrénées tout proches. De ce fait, nous vivons, sauf exception,
sous un sempiternel ciel plus ou moins laiteux, enfermés dans une brume, ténue
souvent, épaisse en d'autres jours, omniprésente toujours.
Si tenue soit-elle parfois, généralement elle arrive à estomper la
lumière du soleil à un tel point que, très, très souvent les ombres ne sont
plus visibles. Vous marchez le long de la mer, il y a du soleil et pourtant,
vous ne distinguez pas votre ombre, ni celles des arbres, des poteaux, des
murs. Tout ce que vous voyez manque de relief, de contours, de volume, sans les
clairs-obscurs des ombres !
La couleur elle-même abdique quelque peu de son pouvoir de rendre
vivants les objets et les êtres.
Au loin, rien d'autre qu'un mur translucide de brouillard blanchâtre
qui parait surgir de l'océan même. Les nuages eux-mêmes paraissent
inconsistants, désagrégés dans cette atmosphère brumeuse.
En un mot, vous êtes dans un monde terne, fade, triste en dernier
ressort.
Ce fut là une des raisons de ce que je vis ? Oui !
Je n'aurais jamais la certitude matérielle, mais j'en ai la conviction.
Depuis quelques années, pour des raisons de santé, tous les jours je
vais marcher sur cette promenade. Et tous les jours, sauf exception, je voyais
le peintre.
Un homme dans la trentaine, petit, râblé, cheveux mi-longs, visage rond
à la peau tannée par l'exposition journalière au large. Abrité dans un caban
par temps froid, portant chemise à manches longues, retroussées, par temps
chaud. Coiffé d'un petit chapeau quelconque, censé le protéger du soleil comme
du froid.
Il se tenait, régulièrement, dans le tronçon susmentionné, à mi-chemin
entre la promenade en haut et la plage en bas, dans un repli du talus. Assis
sur un tabouret tripode, pliable.
Autour de lui, posé par terre ou sur un des petits rochers, son
matériel de peintre, une palette de couleurs, ses pinceaux, ses tubes de
peinture, sa bouteille d'eau, pour boire. Plus quatre ou cinq tableaux en cours
de réalisation.
Je le voyais de loin, un petit tableau dans la main gauche ou un moyen
sur son chevalet, rarement un grand. Il regardait son oeuvre, levait les yeux
vers son sujet et donnait des touches de pinceau, qu'il venait de charger dans
sa palette de couleurs, posée sur sa droite. La scène, les gestes, répétitifs,
ils m'étaient si familiers que, sans le mouvement, j'aurais pu croire voir une
statue colorée.
Ses peintures de taille différente, étaient aussi répétitives, par leur
sujet invariable : la partie du panorama que l'on pouvait apercevoir, de sa
place, en centrant son regard sur les deux grands rochers. La seule variante
étant l'angle sous lequel il percevait son sujet, quelquefois sur sa gauche,
d'autres en plein centre, et des fois à sa droite. Dans tous les cas on voyait
les deux rochers en deuxième plan, à marée haute ou basse.
Ce qui me frappait dans ses représentations était la couleur vive,
ensoleillée, et les nuages que l'on distinguait, nettement découpés sur un ciel
d'un bleu pur, on sentait presque leur mouvement. Poussés par un vent qui
balayait toute impureté. À voir ses aquarelles on les eut crues peintes dans la
Méditerranée, pas ici !
Il n'y avait pas que moi qui le distrayais de son travail, par ma
présence. Il y avait des tas de retraités, certains en groupes, jamais mixtes;
d'autres, plus nombreux, marchant seuls, le regard dans le passé, promenant
leurs solitudes au bout d'une laisse. Elle à toujours le corps d'un chien,
cette solitude là. D'un chien petit, et de luxe si possible; pour marquer son
standing.
Un chien qui crée, sous cette latitude, un meilleur lien avec les
autres que si vous promeniez un petit enfant. Il faut voir ces gens s'extasier
sur les vertus, vraies ou supposées de ces bêtes de compagnie! Auxquelles ils
voudraient donner de l'amitié, en recevoir. Mais l'amitié exige un esprit
critique, dont le chien est dépourvu. Il ne peut recevoir, et donner, que de
l'affection. Ainsi, la relation de ces gens avec leur chien n'est qu'un contrat
de dupes. Dont ils se satisfont, par peur de la solitude...
Voyez les, lorsque deux chiens se rencontrent et se hument mutuellement
le cul, en agitant la queue, quel évènement! Il faut voir les grimaces
extasiées de leurs "maîtres", il faut entendre leur babillage criard
aux accents pointus, vantant les qualités de toutou, que "plus je regarde
les humains, plus j'aime mon chien" a dit je ne sais qui, maître à penser
de ces pauvres gens qui ont renoncé à la vie, les joies et les douleurs que
peut nous procurer une vraie amitié. L'amour c'est encore autre chose...
Un ami, on peut le perdre, cela m'est arrivé plusieurs fois. Un
chien... j'ai connu des gens qui avaient une chienne labrador, Maya. Elle est
morte de vieillesse. Le lendemain, elle était remplacée par Ayam (inversion de
Maya), un labrador mâle...
Je ne sais quelle vague intuition, quelle latente complicité, me
disaient que le peintre était aussi consterné que moi d'être témoin d'une telle
misère morale. Ajouté à l'atmosphère que j'ai décrite, ces observations ne
poussaient pas à l'optimisme.
Pourquoi ? Me demandais-je, pourquoi reste-t-il là, alors qu'il est
évident que, comme moi, il préférerait un pays de lumière et de convivialité à
cette région qui n'est qu'un piège à retraités fortunés, mais intimement
malheureux ? Au contraire de moi il est jeune et en bonne santé...
Qui peut prétendre connaître la vie d'autrui, les pensées, les
sentiments qui déterminent ces actions ? Moi, pas plus qu'un autre. Quelque
chose le retenait ici, alors qu'il aurait voulu être ailleurs.
Sa présence me réconfortait quelque peu, je me sentais moins seul.
Un jour, brumeux, gris et sans pluie, j'attaque ma promenade à La
Milady. Machinalement, mon regard cherche le peintre. Il est débout, comme
venant de se lever de son tabouret. Bien que de loin je ne vois qu'une petite
silhouette, il me semble qu'il a les bras croisés et le regard fixé sur les
deux rochers ou sur l'horizon. Je suis trop loin pour en avoir une certitude.
Je marche vers lui, m'en approchant quelque peu, je vois un assez grand tableau
à ses pieds, devant lui.
Soudain, il décroise les bras et je le vois faire un pas en avant, il
marche sur son aquarelle !
Il semble se recroqueviller, rapetisser ! Est-il malade ? Est-il tombé
?
J'accélère le pas. Le temps de faire les trois cents mètres qui nous
séparent, quand j'arrive à l'aplomb de l'endroit où il se tenait, il n'y est
plus. Il ne reste que, éparpillés comme à l'habituel, quelques peintures, sa
palette de couleurs, son petit sac à dos, son tabouret tripode et, devant ce
dernier, la toile déchirée par un grand trou en son milieu, le tableau sur lequel
le peintre a marché. Lui, il a disparu. Où que je tourne mon regard je ne le
vois pas.
La marée est très haute. Les vagues me semblent grimacer, moqueuses.
Non ! Je l'aurais vu sauter dans l'eau... Je scrute la mer cruelle,
inutilement.
Au bout de quelques minutes, extrêmement troublé, je refais chemin. Je
me retourne sans arrêt, pour ne voir que ses affaires, personne en vue, ni le
peintre ni d'autres personnes. Il est vrai que la journée est froide. Moins,
toutefois, que le souffle glacé en moi.
Le lendemain je n'ai pas osé y retourner, ni le surlendemain. Trois
jours après, je pus constater que ces affaires avaient disparu. Lui, je ne le
revis jamais. Ni n'entendis parler.
J'espérais vaguement n'avoir fait qu'un mauvais rêve.
Mauvais, pourquoi ? Cela devrait me réjouir de voir un ami, même idéal,
rejoindre le pays qu'il n'avait cessé de peindre, une contrée gaie, vivante et
ensoleillée, comme les tableaux du peintre...
Manuel MARTINEZ
à
Biarritz le 12 mai 2011
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